- Découvrir Carpiquet
- /
- Un peu d'histoire
Un peu d'histoire
L'histoire de Carpiquet telle qu'elle vous est présentée, a été rédigée par Emile Le FLOC'H, habitant de la commune. Nous le remercions de sa contribution.
Après "La Rivière Perdue", recueil de souvenirs d'enfance publié en 1972, Pierre VILLON écrivit un deuxième ouvrage en 1975, sous le titre de "Résurgences". En préface de cette deuxième série de souvenirs, il écrit :
... l'affection que je porte à mon village natal comme à tous ceux que j'y ai connus, m'a conduit à tenter de brosser à grands traits, dans les premiers chapitres, l'histoire même de Carpiquet. Tâche fort délicate ! Et, sans doute l'historien de métier sera-t-il amené à penser que j'y aurai fait une part trop belle à l'imagination. Sans textes sur quoi pouvoir s'appuyer, bien sûr l'on peut errer. Des plus lointaines générations, peu de souvenirs, mis à part les noms du terroir heureusement transmis par la tradition orale des grand-pères aux petits enfants. Et puis, que d'éléments détruits par les guerres, les pillages, les incendies et les révolutions. Que d'archives ou de titres disparus ou méconnus ! Nous souhaitons que toutes ces lacunes puissent incliner à l'indulgence...
C'est donc une "Histoire de Carpiquet" d'après Pierre VILLON que voici.
Chapitre 1 : Lueurs de l'aube
Les plus lointains ancêtres du village lui ont donné son nom. Chasseurs et coureurs de forêts, ils en désignèrent aussi les hauteurs qui furent leurs postes d'observation, leurs lieux privilégiés de passage, de séjour ou de ralliement, ils nommèrent encore, sur le terroir, les sources et les ruisseaux où ils venaient puiser ou s'abreuver. C'étaient là des hordes orginaires de l'Asie, venues du levant... Ces gens parlaient une langue agglutinante ; qui s'apparente au sanskrit ; leur syntaxe rappelle celle des idiomes germaniques. Peuple indo-européens mal définis, ils honorent le soleil. Dans le champ de la pierre, ils lui dressent un monument : Kar-Pica'h : c'est-à-dire : la pierre enfoncée, la pierre fichée. D'anciens chemins conduisaient au champs de la pierre situé à distance égale des deux principales voies tracées sur les hauteurs : cor-d-on et penna : sortes de pistes qui deviendront les routes de Caen à Saint-Lô et de Caen à Bayeux. Elles se rencontrent vers l'est, à peu de distance. Mais, en suivant la première vers l'ouest, les indo-européens pouvaient accéder, vers 70 mètres d'altitude, à la source de "La Rivière Perdue" qu'ils avaient nommé : Ak'h-onn-aria, devenue par l'évolution phonétique : l'Aiguillonnière. Ils y trouvaient une eau vivante qui sortait en un bouillonnement sur le sol uni argileux et marécageux : Bracu (Les Brets). Par le second chemin, il pouvait aller vers la source du principal affluent de "La Rivière Perdue" : aussi nommé Colpus, le gouffre, sous le Champs Cordons que la rivière rencontrait, s'éloignant vers le sud, pour devenir tributaire de l'Ol-d-on. Au voisinage, ils ont encore désigné Turra-enne (le Clos de Tureine) et, peut-être Burgéna (La Bourgère). Il est intéressant de noter ce rassemblement de termes pré-celtiques, sur les deux rives de "La Rivière Perdue", à l'est du terroir.
Note : La nomenclature est tirée d'un plan de paroisse et terroir de Carpiquet de 1788, conservé aux archives du Calvados. L'indo-européen Kar désigne ce qui est dur comme la pierre. Le sanskrit Pika'h rappelle l'action de l'oiseau Pic. Dans la prononciation des autochtones de Carpiquet, les Carpions, la seconde syllabe est toujours accentuée : pit'chet, ce que les scribes du Moyen Age ont essayé de noter par K ou CH : Carpiket (1066), Karpiketn (1198), Karpikech. Le sens du nom est comparable au français Pierrefitte (tel : Pierrefitte-en-Cinglais).
Chapitre 2 : L'âge de bronze
Les Néolighiques de la première époque de l'âge du bronze occupaient plus volontiers les parties déclives du terroir. C'étaient les Goidels, éleveurs de bêtes à cornes et de porcs. Venus d'Espagne, ils ont laissé dans le Bessin de nombreux témoignages de leur passage. Les Marettes, au flanc des Mondéraines, seraient un souvenir de leurs fonds de cabanes. Ils auraient pu séjourner là, bien avant de passer en Grande-Bretagne, vers 1620 avant J-C. C'est à l'ouest et aux environs des Mondéraines que semble s'être fondé un premier village gaulois, un siècle avant l'ère chrétienne (resté vivant au temps des Gallo-romains, il fut probablement ruiné vers la fin du IIIème siècle). Des clairières avaient été difficilement pratiquées aux abords de ce village, tel le Champs d'Ardennes, à même la forêt (arden) régnant encore sur les hauteurs. La Brèche de Rots suppose une gauloise Brica Villa, tout près du Clos St Marc dont le nom pourrait dériver d'un Mercure gallo-romain. La Croix de Rots, la lampe (lampas) font songer à d'anciens lieux de culte rappelés par la Ceste (sagitta 1272). Au flanc de la hauteur, vers le couchant, s'ffectuaient les sépultures que rappellent le Champs des deux fosses et les Trois fossettes. Plus tard, entre 268 et 278, quand tout l'intérieur de la Gaule fut ravagé par les invasions des Barbares et que les villes flambèrent par centaines, le champs à l'Argent n'aurait-il pas livré un trésor caché ? Il est possible que la Brèche de Rot ait repris vie à l'époque franque : il y eut en effet à cet endroit une maison ruinée dite maison Montfrey (peut-être du germanique mundofrei).
Chapitre 3 : L'âge du fer
Le passage de l'âge du bronze à l'âge du fer se fit par degrés, comme une résultante de conquêtes successives par des troupes de cavaliers Belges qui deviendront les Bodiocasses ou Bajocasses, les derniers envahisseurs avant César. Leur domaine s'étend jusqu'à Douvres-la-Delle Yvrande (Dubro-onna-Equo-randa) limite d'eau courante les séparant des Lexoves est constitué par le ruisseau de Luc. Leur congée leur permet d'entamer la forêt où leur porcs vont à la glandée, où les clairières seront des pâturages. Ce sont des agriculteurs-éleveurs dont les traditions se maintiendront au travers des siècles jusqu'à nos jours. Habiles forgerons, ils disposent déjà de la charrues à roues. Ils vivent avec le soleil : leur journée commence à l'aube et s'achève à la nuit tombante. Comme tous les peuples de langue indo-européenne, la nuit leur sert pour compter les jours : ad noctem deviendra anieut, anuit. Leur année les fêtes agraires, celles des solstices qu'ils célébrent sur les hauteurs par des feux : amnsa arsis : la maison brulée. Ils améliorent les voies. Les anciennes pistes deviennent des routes via rupta, voies rompues c'est-à-dire brodées de fossés ; ou de chemins cam (latinisées en caminus) et cheminets qui seront les chemins ruraux desservant les embalvures. Le chemin haussé dû aux Gallo-Romains passe à l'ouest du terroir de Carpiquet, sur celui de Saint-Manvieu, ce que rappelle ce Clos Caimtont (ad quintum) indiquant la proximité de la cinquième pierre militaire sur ce chemin conduisant de Vieux (Aroegenuoe) à Bayeux (Augustoduro). Les habitants commencent à s'isoler sous formes de cabanes (cot) au milieu des terres cultivées (Delle du Cottin) ou dans les clos entourés de levées de terre plantées de frênes, de chênes ou d'ormes : Delle du Mesnillet (mansionile) humbles bicoques ou demeures de paysans. La Delle du Fleuret fut peut-être également le domaine d'un gallo romain nommé Florius.
Chapitre 4 : Le haut moyen âge
Il nous est venu peu de choses d'un autre village situé, lui, sur les hauteurs du sud, cuminant à 83 m au Saquet, caractéristique d'une mise à sac, et proche du lieu dit Saint-Martin, du terroir de Verson (Versum 935), fouillé sous l'autorité de M. de BROUARD, à la fin de 1970 et au début de 1971. Il y aurait eu là, près d'une église mérovingienne, un cimetière d'époque franque. Mais comment le savoir depuis la destruction du Clos Mottelet voisin pour l'établissement du camp d'aviation, et la construction de blockaus dans le secteur pendant la seconde guerre mondiale ? En dépit de ces mauvaises conditions, un sarcophage fut mis au jour. Il contenait un squelette dont la ceinture était munie d'une boucle en bronze. Parmi les objets trouvés lors des fouilles se voyaient des fibules en fer, des bagues, des plaques-boucles en fer incrusté d'argent et de laiton. Elles étaient fixées au cuir au moyen de cinq revets. L'on a découvert aussi des armes (scramasaxes) et des poteries. L'ensemble peut être daté du VIIème ou du VIIIème siècle. La nomenclature des champs alentour vient à l'appui de cette découverte : la fosse Marie signale probablement une sépulture. La Croix peut marquer l'emplacement du calvaire de l'ancien village. Le Noyer (nucarium) aurait été le seul à survivre dans la cour d'une ferme ruinée. Dans le village actuel, au début du XXème siècle, la plupart des fermes avaient conservé leur noyer.
Notes : Une petit trésor de cinquante-deux monnaies romaines, inventé à Carpiquet au cours de travaux a été présenté à la Société Numismatique de Basse-Normandie par le Docteur Monard. C'étaient de grands, moyens et petis bronzes allant de 117 à 268. Il existait deux magnifiques noyers dans la cour de la ferme de M. Eugène LETELLIER, au nord des jardins de la Motte. L'un de ces noyers donnait de très gros fruits appelés noix à sabot. A l'ouest, un troisième village disparut lui aussi, du fait des invasions. C'était le haut village (altitude 70 m), proche de Marcelet (Marcellus, IVème siècle). Le Seucq (autre graphie de sacquet) rend compte de la dévastasion. Des moulins du voisinage, il n'est resté que le clos portant leur nom. De même, au Bumanel, fut détruite la résidence, ferme ou domaine, du Germain appelé Manno. Dès l'âge du fer, la forêt avait connu des essartages. Les grands défrichements auront lieu au Xème et XIIème siècle. Le plan de 1788 nous renseigne sur la nature même de cette forêt et sur ses restes :
- Près du premier village gaulois : Le Mourier, forme locale de l'ancien français morier (XIIème siècle) désigne un emplacement où les mûriers devaient abonder.
- A l'ouest, dominant la vallée de la Mue, les Bissonnets et Hauts Bissonnets sont le souvenir des buissons épineux d'une lande.
- Au lieu dit la Bourgène s'élèvent toujours en bordure de la corniche calcaire des haies touffues de bois noir ou Bourdaine.
- Sur la rive droite de la "Rivière Perdue", l'indication Les Sauls (du germanique salha) désigne ces bois brûler, les saules Marsault.
- Des arbres marquèrent la limite des terroirs : La Haye Bavent (où bat le vent d'ouest dominant), le Clos de l'Epine, l'Epine des 7 vergers.
LES FRANCS, établis vers 410, d'abord sur les hauteurs, furent contraints à venir se grouper dans la vallée. Ils s'y protégèrent, au nord par La Tourelle et Le Bout de la Ville, au sud par le Bourg (burg). La plupart des enclosures depuis le Clos Bénard jusqu'à celui de la Motte s'avèrent de souche franque : ADAL HART (Allard) nobles et solide ; BERN HART (Bénard) fort auront su résister aux derniers envahisseurs : les DANOIS et les BRETONS. Les deux seigneurs de Carpiquet au XIème siècle furent le vicomte RENOUF (de Ragin Wulf : le loup de bon conseil, sachat conduire la défense) et TURSTIN HALDUP, apparenté du duc Guillaume de Normandie. Ce dernier domine, à la Motte, toute la partie ouest du terroir. En fait, l'autorité de TURSTIN HALDUP s'étendait sur presque tout le terroir. La Motte, vers l'ouest, regarde la Bretagne. Elle supporte des habitations fortifiées. Edifiées en bois, elles ont totalement disparu ; mais elles ont pu jouer un rôle important sur le village eut maille à partir avec les BRETONS querelleurs qui parvinrent à s'établir au voisinage : Bretteville sur Odon (Brita villam 1015) et Bretteville l'Orgueilleuse (Britti villa 1077). Encore, le 29 octobre 1136, une armée de Bretons incendira Lisieux !
Note : La Broderie de Bayeux nous a conservé l'image de quelques mottes fortifiées. La terre tassée de la motte lui était fournie par les fossés qui l'entouraient. Il n'y a presque pas de mottes postérieures au XIème siècle. On en a repéré une à Lingèvres près de l'église, une assez importante au Molay. Une motte a été reconstituée dans la forêt de Grimbosq. Tous les noms de lieu se retrouvent sur le plan de 1788 à paraître en temps utile.
Chapitre 5 : La tutelle de Mme l'Abbesse
A partir du XIème siècle, l'autorité de Guillaume-le-Conquérant va soumettre le village à la juridiction de l'Abbesse de Sainte Trinité de Caen (Cartulaire de la Trinité de Caen 1, Pancarte, 1066 et Charte de 10872). La première Abbesse de la Trinité vint de Pont-Audemer, du moustier de Saint-Léger de Préaux. Vers l'extrême est du territoire de Carpiquet, entre les routes de Caen à Bayeux et de Caen à Saint-Lô, le Triage de Mme l'Abbesse, lui permettait de faire distraire à son profit le tiers des biens concédés par elle à la paroisse de Carpiquet. Cette paroisse conserve le vocable du populaire Saint-Martin, l'évêque de Tours, mort en 937 ; vocable qui fut celui de la première église mérovingienne. Mais la nouvelle église va établir au milieu des grands domaines francs. A partir de 1072, sa nef s'y dresse au revers d'un tertre de 60 m d'altitude, chevet au levant, entourée de la ville. L'ensemble de l'église appartient au gothique dit de transition (1140-1190). L'Abbesse de la Trinité, devenue baronne de Carpiquet y perçoit toutes les dîmes. Lagrange aux dîmes, construite au XIIIème siècle a complètement disparu. Les démêlés que Mme l'Abbesse eut avec ses vavasseurs et tenanciers furent nombreux. Quelques uns, pour acquitter leurs taxes ou l'impôt de la taille, avaient l'audace de mettre en vente des terres appartenant à leur église ! Exerçant droit de haute et basse justice à l'égard de la paroisse, l'Abbesse de la Trinité détenait en propre, à l'extrême est de la paroisse, deux des huit fourches patibulaires qui se dressaient sur un échafaud de pierre au dallage Les Fourches. Les dix autres étaient royales, ce qui donne à penser sur une éventuelle mansuétude de l'Abbesse en dépit des nombreux procès qui eurent lieu entre elle et les habitants de Carpiquet. Ceux-ci connurent d'autres difficultés. Pendant près de deux siècles, ils durent, hors diocèse, conduire leurs morts sur le territoire de Verson. Le 5 décembre 1354, le roi de France, Jean II dit le Bon, autorisa l'évêque de Bayeux à consacrer le cimetière d'une demi-acre environ (30 ares 34) à l'entrée de l'église. Mais la grande affaire de tout ce temps, c'était la culture de la vigne. Le premier Neustrie, Saint Ansbert (693) rétablit la culture de la vigne oubliée depuis les Romains. Dès le VIIème siècle, des vignobles furent établis sur les coteaux de Fleury-sur-Orne, de la Folie, d'Hérouville-saint-Clair, de Carpiquet, de Mondeville, etc... Tout le flan des hauteurs calcaires ou sableuses, bien orientées vers le sud, depuis le Triage de Mme l'Abbesse, en passant par le Clos de la Méllée (gaulois metlo), les Mont Panneaux, les Monderaines devaient être des vignobles. La Delle de la Vigne est flanquée de la Delle du Poirier : poiriers vulgaires et non greffés, semblables à ceux dont on peut tirer le poiré (sur notre sol, le poirier est une implantation des Romains). La vigne demandait beaucoup de travaux : taille en mars avec une petite serpe, plusieurs labours par an, chausser et déchausser les pieds, effeuillage et epamprage. Les vins obtenus étaient blancs et secs. Celui de Carpiquet était fort apprécié. A l'époque des vendanges, chaque vassal devait à la baronne de Carpiquet, Mme l'Abbesse, le vinagrium, c'est-à-dire le service de transport ou de charriage des vins à l'Abbaye de la Trinité.
Notes : Les Carpions n'ont jamais cessé de travailler pour leur église. En 1755, les tailleurs de pierre du village travaillent gratuitement à la réfection du choeur ; puis en 1873, ils réalisent l'abside à trois pans ornée de fenêtres rayonnantes (elle sera refaite après 1944). Mme BOCQUEL conte qu'à la démolition du gibet, le dernier bourreau, Jouenne, obtint les pierres avec lesquelles il fit construire une maison, faubourg Sainte-Paix, à Caen (article dans Liberté de Normandie en 1974).
Chapitre 6 : La vie était la vie
Dans les chapitres suivants de son livre, Pierre VILLON raconte longuement la vie des gens dans la campagne au fil des siècles, parle de leurs travaux, des tâches quotidiennes, des fêtes de l'église, des réunions, des différents métiers, mais aussi des malheurs, des disettes, des épidémies, des guerres, etc... Retenons quelques passages qui se rapportent un peu plus à Carpiquet.
Suivre le détail des évènements au cours des siècles ; tâche impossible pour les peuples heureux : ils n'ont pas d'histoire. En fait, il s'agit d'une grande stabilité : Les Hue, famille d'origine franque (Hug, l'intelligent) demeurent dans le clos qui porte leur nom de 1472 à 1750. Les "Le Tellier" qui sont des notables, demeurent Carpions, depuis le Moyen Age jusqu'après la première guerre mondiale. Vilains, tenanciers, vavasseurs, connaissent les mêmes infortunes, les mêmes obligations. Ils vont au même moulin banal : le Moulot ou Maulot (mühle) dépendant du bourg et le Moulin à vent qui est celui de la Motte. A peu près tous les dix ans, ils devront compter sur de maigres récoltes ou sur la disette, correspondant au cycle des tâches solaires. Les grandes pestes souffleront la mort, ici comme ailleurs, parmi les trois cents âmes du village médiéval qui devra subir, comme en 1346, les dévastations des soldats Godons. L'on ne bouge guère sinon pour aller de son pied, le panier au bras, à la foire de Caen, au marché Saint-Sauveur du vendredi, à la foire aux oignons ou foire Saint-Michel de la Maladrerie où l'on cuit du lard à la brochette. Quelque fois, on se hasarde au pélerinage de la "Saint Délivrande" afin d'y prier la bonne Vierge noire. Depuis le XVème siècle, le cidre apprécié d'abord sur la table des prélats, fait concurrence au vin. Quelques jardins et clos mis en herbe sont plantés de pommiers : les Vallées, la Delle de la Basle, le Clos Allard, une partie du Clos Bénard, le Clos Rouge, la Delle entre bourg et ville, les environs du bourg, la Delle du Cheminet, une partie du Clos de la Motte. Deux lourdes meules actionnées par un cheval broient les pommes dans l'auget de pierre en forme de couronne sous les remises des fermes. Et le marc de pomme sera monté entre lits de glui sur l'émai du prinseux. Spécial à la Normandie, le mot DELLE paraît d'origine gothique ou germanique : dails. Il correspond au Teil allemand de même sens, au suédois et au vieil anglais del, au danois deel, à l'anglais moderne deal, au norois deilr. Une DELLE est un groupe de pièces en labour dont les sillons tracés dans le même sens aboutissent généralement à un chemin d'exploitation commun, par exemple la Delle du Cheminet désignant un petit chemin rural de Carpiquet à Bretteville sur Odon, accessibles aux chars. L'ensemble du territoire de Carpiquet offre une superficie de 588 hectares. Pour la mesure des champs, les Gaulois avaient utilisé l'arpent (ara-pennis) valant cent perches. Les Normands, eux, emploient la vergée ou verge carrée comprenant seulement le quart d'un arpent. La vergée contiens, pour être plus précis, quarante perches de vingt-quatre pieds (douze pouces au pied). Cette mesure normande passe en Angleterre après 1066. Nombre d'homme possèdent des terres propres : ce sont les Franches Vergées (ou Jardins du Bourg) pour lesquelles ils ne paient ni redevances ni corvées. Dans sa partie normande du nord-ouest, le territoire de Carpiquet compte encore la Delle des neuf vergées (360 perches) et l'Epine des 7 vergées (280 perches). L'acre (du germanique acker) y est également employée. Elle vaut quatre vergées. L'acre de Normandie contient 160 perches carrées (24 pieds en carré, c'est-à-dire 576 pieds carrés). L'acre anglaise équivaut aujourd'hui à 40 ares 46 centiares. L'acre de Carpiquet vaut 60 ares 68. Par suite du morcellement progressif des anciens domaines, l'on n'utilisait plus à Carpiquet avant 1914, que la perche. Mesurer la surface d'un champs, l'arpenter, se disait "per'ki". La perche carrée de vingt-quatre pieds équivaut à 64 centiares. Dès longtemps, la perte de la rivière et de ses affluents par les calcaires du sous-sol dut préoccuper les Carpions : il leur fallut trouver de l'eau. Ils durent creuser et maçonner des puits jusqu'à une dizaine de mètres de profondeur. Fermes et domaines eurent, en particulier, le leur. D'autres étaient à la disposition du commun peuple, encastrés en des niches de pierre et fermés par des clayonnages : leur margelle donnait sur la route ou sur le chemin. Ils étaient nantis d'un moulinet de bois, d'une corde solide terminée par une main de fer où l'on accrochait les brocs et seaux par l'anse. L'on en comptait plusieurs à la Crapaudière (ancien domaine d'un homme germanique du nom du Crappo). Quelques d'autres desservaient la Basle, le Bourg, le quartier de l'église. Les mares furent sans doute creusées en surface dans l'argile de décalcification, pour tâcher de remédier à la perte des eaux courantes. Cimentée, la Mare des Marettes subsiste encore au nord du Clos de la Fontaine, lequel aurait vu pérécliter un couvent de Béguines au début du XIVème siècle. La plus belle mare est aujourd'hui supprimée. Vaste, de forme triangulaire, ses côtés étaient maçonnés en parapets. Elle offrait aux chevaux deux abreuvoirs en glacis. On l'appelait Mare du Bourg. Elle était assez profonde pour autoriser la nage des concurrents dans la course aux canards, le dimanche de la fête Saint-Martin. D'autres mares comme celle du bourg étaient également équipées en lavoir : ainsi la mare de l'église et celle au sud-ouest de la Delle du Mesnillet. Mme DESMARES, au nom présestiné, possédait aux jardins de la Motte celle qui semblait la plus poétique : presque un étang bellement ombragé dont les bords étaient fleuris. Dans les basses-cours des fermes ou dans les herbages, l'on en avait aussi creusé, même parfois cimenté quelques-unes. Les bestiaux s'y abreuvaient. Des oies, des canards y nagaient. L'on y puisait l'eau pour arroser dans les cuves ou dans la gatte du pressoir le marc de pomme destiné à la fabrication du petit bère (cidre) ou rémiage (par oppositon au gros bère ou pur jus des jours de fête).
Chapitre 7 : Le grand siècle
Carpiquet n'eut pas, semble-t-il, à souffrir trop des inévitables désordres engendrés par les querelles entre catholiques et protestants. Cependant les sieurs de Carpiquet comptèrent parmi les minorités calvinistes et la réforme, près du Champs de la Pierre, aura peut-être vu l'édification d'un temple, à moins qu'il s'agisse là seulement d'un simple lieu de réunion. L'Abbesse de la Trinité eut-elle un rôle modérateur ? Hubert Hue, bien que protestant, fut inhumé dans l'église de Carpiquet, le 9 juillet 1651. Sur le plan terrier de 1788, l'oeuvre de Sully, marquis de Rosny, sous le règne de Henry IV, reste en grande partie visible en bordure des routes et chemins par des plantations d'ormeaux que l'on appelait des "rosny". Mon père, prenant son poste d'instituteur à Carpiquet, en 1884, pour y remplacer M. Ferdinand Denis, vit les derniers de ces ormes vivant encore au-dessus des Monts-Panneaux. Ceux qui bordaient avant 1914 la route de Caen à Saint-Lô n'ont pas été remplacés après la deuxième guerre mondiale. Au cours de la bataille, ils avaient abrité quelques personnes du village et les avaient protégées des rafales des mitrailleuses allemandes. Sous Louis XIV, comme partout en France, pèse l'autorité du souverain. L'on songe surtout à se faire oublier : il faut compter avec les tailles et surtout l'odieuse gabelle, le sel du devoir, dix-sept livres de sel par personne et par an. C'est le temps des saulniers et des faux-saulniers. C'est aussi le temps des vagabonds, des errants, des mendiants. Si le Moyen Age avait vu d'innombrables pélerins, les rois de France Louis IX et Louis XI donnant eux-mêmes l'exemple, vers le Mont-Saint-Michel et Notre-Dame-de-la-Délivrande, le village avait vu passer d'innombrables Franciscains et clerici vagantes, la mendicité divient la plaie de l'ancien régime. Des gens affamés, en loques portant aux portes des femmes, souvent mal reçus : "Ne vous arrêtez pas" ou bien "Passer votre chemin". Tous ces quémands couverts de vermine, transportent avec eux, de même que les troupes de soldats et légions de rats qui se déplacent périodiquement, les plus grandes épidémies (1620, 1627, 1668). L'on "mourait de contagion". A ces misères s'ajoutaient celles dues aux grands hivers (1661 - 1662) ayant les famines par rançon : la livre de pain monta jusqu'à 6 sous 4 deniers au mois de juin 1662, à la ville voisine. La disette continua, frappant surtout le menu peuple jusqu'en 1665. Cependant les guerres de Louis XIV engendrent misères nouvelles. De 1668 à 1690, il faut fournir les gîtes d'étapes à plus de soixante-dix mille hommes dirigés vers Cherbourg. Pour un homme à loger, il faut compter un pot de cidre, deux livres de boeuf et mouton, deux boisseaux d'avoine, trois bottes de foin. Dans le même temps, la paroisse fut tenue de fournir un milicien pour les armées de Sa Majesté. Les mauvaises récoltes de 1692, 1693, dues aux pluies, amenèrent une nouvelle disette. Le grand hiver de 1709 commença le 6 janvier. La gelée furieuse dura cinq semaines. Les champs furent ensevelis sous un mètre et demi de neige. Les oiseaux mouraient dans la campagne. Le pain gelait. En 1720, Carpiquet ne compte plus que 92 feux, soit environ 460 habitants.
Note : En dépit des malheurs de l'époque, la paroisse de Carpiquet eut le rare privilège d'avoir deux peintres de mérite et de réputation : Aubry de la Noë et Jacques Nourry. Le premier, né à Caen en 1711, fixé à Carpiquet par son mariage en 1754, fit deux tableaux de Saint Martin et de Sainte Anne pour le maître autel qui fut édifié vers 1772 et fut démoli au XIXème siècle. Un troisième tableau représentant le baptême du Christ fut par Aubry donné à la fabrique de Jacques Nourry, né à Carpiquet en 1747, élève du précédent, l'oeuvre a enrichi la ville de Caen (Chemin de Croix de Saint-Etienne, tableaux à l'Hôtel de Ville et au Musée).
Chapitre 8 : Lumières
Le XVIIIème siècle débute et s'achève par des années d'une misère qui n'épargne pas les ouvriers agricoles. Les propriétaires fonciers et les fermiers y échapperont en partie grâce à la hausse continue qui affecte les prix des produits de la terre. Ces notables : les Seigneurey, les du Prey, les Sénécal ou Guillaume Ruel qui sera conseiller du Roi, parviendront à se tirer d'affaire. Mais les disettes, les famines dues aux mauvaises récoltes, au passage des gens de guerre et aux spéculations, pèsent dur sur les gens qui "pleurent la faim". Et toujours pour cette mouvance des errants, aoûterons, rémouleurs, merciers, vanniers, chaudronniers, romanichels qui liront peut-être, haut perchée, au-dessus du porche du Clos de la Fontaine : La mendicité est interdite sur le territoire de la commune de Carpiquet ; le seul recours, malgré la faim, reste d'aller. En 1764, il faudra nourrir 764 habitants. Et nous sommes à la veille des disettes ; les grosses pluies de l'automne 1767 font pourrir les orges et les avoines ; les sarrazins couchés germent sur pied. Il n'y a pas de pommes. L'année 1769 compte huit mois de pluies continuelles préludant à un terrible hiver. Les années 1770 et 1773 seront de grande disette. De même furent mémorables les rigueurs des hivers 1776-1777 et 1784-1785 entraînant la cherté du blé. Cela n'alla sans cris et sans émeutes. Pourtant, jour après jour, le village prenait la physionomie qu'il devait garder jusqu'au XXème siècle, avec ses constructions de pierre qui feront la renommée du village, Carpiquet comptait encore avant la première guerre mondiale de bons maçons et des sculpteurs sur pierre employés à Caen. Leur matière d'oeuvre était extraite des carrières de calcaire bathonien au voisinage des Champs Cordons et de la Delle du Gouffre. A Bayeux, au concours musical de 1876, la chorale de Carpiquet, dirigée par Mériotte, avait choisi le choeur "Les Maçons" d'Armand Saintis. Le village a, d'ailleurs, sa Rue aux Maçons. Après l'église, l'édifice ancien plus remarquable c'étaient les deux portes ogivales charretière et piétonne à l'entrée de la ferme du Clos Rouge et que les bombardements de 1944 ont irrémédiablement ruinées. Le plan terrier de 1788 nous restitue l'aspect même du village que nous avons connu dans notre enfance, à peu de choses près : de rares maisons isolées ; mais plus souvent alignées en enfilade, soutenues mutuellement et disposées en équerre, en carré devant des cours et des jardins comme à l'intérieur des clos. Quels progrés les cultivateurs avaient-ils réalisés depuis le siècle de Louis XIV ? Toujours entravés par les tracasseries des multiples impôts et de la corvée, desservis par les intempéries et la rigueur des hivers, ils ont pourtant amélioré leur outillage, pratiqué de plus judicieux assolements. Conseillés par la Société d'agriculture de Caen, froissante encore à la veille de la Révolution, ils ont utilisé la marne et la chaux, conenti mais, lentement, et surtout à partir de 1830, à cultiver la pomme de terre. Les premiers tubercules, amers, avaient servi de nourriture aux porcs. En 1848, on se nourrit surtout de pain, de pommes de terre, de galettes et bouillies de sarrazin. La viande vient sur la table une fois par semaine. Le pain est fait d'un mélange de farines : orge, seigle, froment. Il coûte cher. Encore, en 1812, l'on connut la famine. La tourte de douze livres qui coûtait 2,20 F en juin, vaut 4 F en mai 1847.
